top of page
Rechercher

Introduction au concept de l'agapé

  • theagapicproject
  • 11 mai 2025
  • 7 min de lecture

Amour inconditionnnel


L’un des mots grecs pour « amour » est « agapé » (ou agapè, en grec ancien ἀγάπη, prononcé agápē), mais sa signification première est celle d’amour inconditionnel. Ainsi, le terme se retrouve en opposition avec les autres mots grecs tels que l’éros, l’amour romantique, ou la philia, l’amour amical et familial.


En effet, ces deux-là dépendent de l’attachement émotionnel et relationnel vis-à-vis du destinataire. L’agapé n’est soumise à aucune condition, l’agapé aime en toutes circonstances. De ce fait, l’amour agapé persiste, peu importe que le destinataire le « mérite » ou qu’il ait été désagréable envers l’agapiste. De même, l’amour agapé n’est pas donné en échange de quoi que ce soit, puisque cela impliquerait des conditions.


L’agapé est également comprise comme un amour universel. En toute logique, du caractère inconditionnel s’ensuit l’universalité, car exclure certaines personnes de l’agapé introduirait des conditions spécifiques, par exemple de genre, nationalité, origines, relations interpersonnelles, etc.


Traditionnellement, l’agapé se focalise sur les humain·es comme êtres créés à l’image de Dieu (2010, Genèse 1:26-27). D’une manière similaire, Eric J. Silverman pense que l’agapiste aime les personnes en particulier, parce que celles-ci « ont la valeur la plus objective de tout ce qui existe dans le monde empirique » (2019, p.12). Alors que le mot « personne » ne se réfère pas nécessairement juste aux êtres humains, il est souvent associé à l’humanité. Des auteurs comme William Greenway (2016) soutiennent que l’agapé s’étend aux autres espèces. Encore une fois, le fait d’exclure certains êtres de l’agapé en fonction de leur espèce supposerait des conditions. Par conséquent, l’agapé est l’amour pour toute vie.


Comme établi ci-dessus, l’agapé est l’amour universel. Mais que signifie « amour » dans ce contexte ?


Attention portée au bien-être des individus


Selon Gene Outka, « l’agapé est, à la fois dans sa genèse et dans sa continuation, une attention portée au bien-être du prochain qui est en quelque sorte indépendante des actions spécifiques de l’autre » (1972, p. 260). Cette définition identifie le cœur de l’agapé comme étant le souci du bien-être d’autrui.


Outka explique aussi que l’agapé accorde une considération égale à chacun·e quoiqu’il arrive, de sorte qu’agir selon l’agapé signifie être moralement obligé de toujours accorder la même considération à tout individu. Cela implique une considération égale pour le bien-être de chacun·e, pas nécessairement un traitement identique, puisque les circonstances diffèrent et requièrent des réponses différentes (Outka, 1972, p. 20). Outka poursuit : « le principe d’égalité de considération impose à [l’individu] de ne pas laisser ses attitudes fondamentales envers les autres être déterminées ni par les différences de talent et de réussite, ni par les inégalités en ce qui concerne la beauté et le rang social » (1972, pp. 262-263).


Ainsi, en suivant l’agapé, nous devrions faire de notre mieux pour améliorer le bien-être de tout le monde, en considérant chaque personne comme digne de cette attention, indépendamment de qui elle est et de ce qu’elle a fait.


Désir de construire des relations durables


Silverman définit l’agapé comme une « disposition vers des gestes de volonté appropriés sur le plan relationnel — comprenant des désirs pour le bien permanent des personnes et des désirs pour des relations durables avec les personnes — considérés comme des buts ultimes » (2019, pp. 3 & 20). Cela met en évidence non seulement la manière dont nous devrions poursuivre le « bien », ou plus précisément le bien-être des individus, mais aussi les bonnes relations.


L’agapé contient un élément relationnel qui permet de distinguer la recherche de liens adéquats et celle de liens inadéquats avec une personne. Les liens inadéquats s’avèrent souvent soit insuffisants, soit excessifs, ce qui peut provoquer un penchant ou une attitude non agapique. Ce critère nous aide à « distinguer l’amour sincère du simple sentiment, de l'engouement ou de l'illusion » (Silverman, 2019, p. 22), ainsi que d’identifier les relations malsaines telles qu’une relation empreinte de supériorité dans un contexte colonial.


Silverman soutient que dans nos relations les plus étroites, « la justice est un objectif inapproprié. Ces relations exigent quelque chose de plus » (Silverman, 2019, p. 78). Ainsi, Thomas d’Aquin définit la caritas (l’équivalent latin de l’agapé, signifiant l’amour du genre humain chez Cicéron, et duquel le terme français “charité” est dérivé) comme l’amitié envers tout le monde, plutôt que comme justice (Silverman, 2019, p. 81).


Considérée comme une vertu (ou un trait de caractère), l’agapé peut aussi tenir compte des états intérieurs et indiquer non seulement quelles actions entreprendre, mais aussi quelles dispositions internes développer. Par exemple, Silverman explique que l’agapé requiert un minimum d’empathie « pour comprendre le monde du point de vue de l’être aimé » et qu’elle « joue également un rôle important pour générer une réactivité convenable » chez l’agapiste. (2019, p. 27) L’agapé consiste à modeler toutes les autres vertus en devenant leur but et direction.


Respect de l'autonomie de tout individu


Outka affirme que dans une perspective agapique, le prochain « n’est jamais simplement un moyen ou un instrument » (1972, p. 311), mais doit toujours être considéré comme une fin en soi. Cela signifie que tout individu doit être respecté en tant que personne autonome, capable de fixer ses propres objectifs, et ne doit pas être manipulé pour les objectifs d’autrui ou les nôtres.


Patrick Quinn White soutient que la personne « agapique se préoccupe du bien-être des autres, mais respecte également leurs choix. Elle raisonne en fonction des contraintes fondées sur les choix des individus et ne favorisera pas le bien-être d’autrui si cela enfreint son autonomie » (2019, p. 36).


L’idée que l’agapiste ne portera pas atteinte à l’autonomie d’autrui pour promouvoir son bien-être est controversée. Il existe de nombreux cas où une préoccupation active pour le bien-être de l’autre semble impliquer un empiètement sur son autonomie, comme avec de jeunes enfants ou lorsqu’une personne est susceptible d’en blesser une autre, voire dans les cas de risques d’automutilation. Cependant, on peut affirmer que ces exemples où le bien-être devrait être prioritaire reviennent à de la protection de l’autonomie à long terme.


Au-delà des débats sur la manière dont l’agapé privilégie l’un ou l’autre en cas de conflit entre les deux, il est évident que l’agapé nous incite à veiller activement à la fois au bien-être et à l’autonomie de tout le monde.


Justice agapique


Joseph Fletcher explique que le concept de l’agapé a une portée multidimensionnelle et vaste, qu’il est pluraliste et multilatéral, et qu’il est « inévitablement calculateur, prudent et distributif » (1966, p. 89). Il ajoute : « La justice est [l’agapé] se servant de sa tête, calculant ses devoirs, ses obligations, ses opportunités, ses ressources » (Fletcher, 1966, p. 95).

L’agapé n’a presque aucune affinité avec la justice punitive ou méritoire. Étant inconditionnelle et caractérisée par un principe d’égalité de respect pour tout le monde, elle a une affinité étroite avec les formes de justice égalitaire ou distributive (Outka, 1972, pp. 89-92).


Selon Outka, l’approche à chacun·e selon ses besoins est celle qui correspond le mieux à la notion de l’agapé. En se focalisant sur les « besoins », ce concept exprime une préoccupation active pour le bien-être, rappelle l’idée de veiller sur son prochain de manière « appropriée » et sous-entend une volonté de réduire « la souffrance, et ce, sans évoquer un abandon », ce qui coïncide avec le « parti pris rectificateur de l’agapé en faveur des défavorisé[·e]s ». (Outka, 1972, p. 91) En outre, « il permet un traitement différencié » puisque « les besoins diffèrent et les traitements doivent varier en conséquence » (Outka, 1972, p. 91).


La justice agapique implique donc une société qui répond aux besoins de toustes, qui prône le bien-être, l’autonomie et les relations de tout le monde, indépendamment de leur volonté de ne pas contribuer à la société, de nuire à autrui ou d’engendrer des coûts supplémentaires pour la société. Cela n'empêche pas de stopper les actes nuisibles des individus, mais ces derniers ne doivent pas être punis par esprit de vengeance ou de rétribution. La société est tenue de favoriser la protection, la réforme et la réinsertion, ainsi que, plus généralement, l’aide aux personnes dans le besoin, peu importe leur capacité ou leur volonté de contribuer à la société.


Concepts similaires


Les concepts bouddhistes karuna et mettā sont traduits respectivement par « compassion » et  « amour-bienveillant » et correspondent au « souhait que tous les êtres, soi-même comme les autres, soient sains et heureux » (Gethin, 1998, p. 187), et le Karaniya Mettā Sutta décrit mettā comme un amour maternel sacrificiel étendu à tous les êtres (Thera, 1995). Mettā est très semblable à la description que fait Outka de l’agapé en tant qu’intérêt proactif pour le bien-être de tout le monde, et karuna rejoint la description de Greenway de l’agapé comme une « dynamique immédiate, pré-intentionnelle, initialement passive, profondément puissante d’avoir été saisi par l’amour pour un Visage » (2016, pp. 6 & 42-43), un éveil à la « valeur infinie de chaque créature » (2016, p. 6).


Le concept de Greenway présente des parallèles intéressants avec le bouddhisme en tant que perspective plus large de la réalité et vision/compréhension de la morale, au-delà de la simple similitude entre l’agapé de Greenway et les concepts bouddhistes de mettā et karuna. En effet, tous deux reconnaissent la valeur incontestable de tout être, la souffrance que chacun·e connaît et la place qu’occupe l’amour bienveillant dans un tel contexte. Tous deux considèrent que l’amour n’est pas l’un des multiples systèmes éthiques indémontrables, mais une réalité morale que nous subissons toustes et qui « nous ouvre aux dimensions les plus profondes et les plus significatives de la réalité » (Greenway, 2016, p. 4).


Consultez également le livre (en anglais) de Sir John Templeton Agape love: Tradition in eight world religions (1999) pour une description abordable des concepts similaires à l’agapé dans les différentes religions du monde.


*Toutes les citations sont des traductions libres de l’anglais.

Bibliographie

Bible. 2010. Traduction œcuménique de la Bible. https://lire.la-bible.net/bible/TOB/GEN.1.26 (consulté le 5 février 2025).

Fletcher, Joseph. 1966. Situation Ethics, The New Morality.

Gethin, R. 1998. The Foundations of Buddhism. Kindle. https://a.co/7Le1rWD

Greenway, William. 2016. Agape Ethics: Moral Realism and Love for All Life. Eugene, OR:

Cascade Books.

Outka, Gene. 1972. AGAPE: An Ethical Analysis. New Haven and London: Yale University

Press.

New World Encyclopedia. 2019. Agape. https://www.newworldencyclopedia.org/p/index.php?title=Agape&oldid=1017946 (consulté le 13 octobre 2022).

Silverman, Eric J. 2019. The Supremacy of Love: An Agape-centered Vision of Aristotelian

Virtue Ethics. Lanham and London: Lexington Books. Kindle.

Templeton, John. 1999. Agape love: Tradition in eight world religions. Radnor, PA:

Templeton Foundation Press.

Thera, Ñ. 1995. Karaniya Metta Sutta: Loving-Kindness. https://www.accesstoinsight.org/tipitaka/kn/snp/snp.1.08.nymo.html (consulté le 12 octobre 2022).

White, Patrick Quinn. 2019. “Love first.” PhD diss., Massachusetts Institute of Technology.

 
 
 

Commentaires


Si vous estimez qu'un élément de notre site web pourrait être amélioré, manque de clarté ou vous perturbe, n'hésitez pas à nous en faire part. Tous les retours nous intéressent et sont les bienvenus ; nous serions donc très heureuxses de connaître vos pensées et vos sentiments. 💚

Contactez-nous

Merci pour votre message!

  • Facebook
  • Twitter
  • Instagram
  • TAP Linktree

© 2022 par TAP. Conçu avec Wix.com

bottom of page