Pourquoi devrais-je suivre l'agapé ?
- theagapicproject
- 18 mai 2025
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1. Égalité et justice

Toute personne, comme toi et moi, a une vie, des souvenirs, des traumatismes, des moments joyeux comme des moments tristes. Nous ressentons toustes ces émotions jour après jour ; nous entretenons toustes des relations avec d’autres personnes ; nous avons toustes des rêves, des peurs, des projets et des espoirs.
Pourquoi les miens vaudraient-ils plus que ceux des autres ? Ma capacité à éprouver des expériences subjectives, soit ma sentience, ne diffère pas de celle des autres, alors comment pourrais-je avoir plus de valeur que les autres ? Le vécu et le bien-être de chacun·e ont donc la même valeur, et je dois veiller au bien-être de toustes (voir Gene Outka, 1972, pp. 199-200 pour une explication philosophique en anglais d’une partie de ce raisonnement).
Les motivations pour une justice égalitaire, liées à la perspective évoquée ci-dessus, et le concept de l’agapé se chevauchent : les choses ne possèdent de valeur que par la valeur qui leur est accordée par des individus. Les individus, quant à eux, possèdent en eux-mêmes une valeur irréductible, et ils ne peuvent pas être classés selon leur valeur individuelle. Aucun individu n’est supérieur ou inférieur aux autres. Certes, une personne peut être plus forte au tennis qu’une autre, par exemple, mais elle ne sera pas supérieure en tant qu’individu. C’est pourquoi le bien-être de chaque individu a la même valeur. (Outka, 1972, p. 202)
Un des fondements de l’éthique de l’agapé est de reconnaître que le bien-être de chacun·e a la même valeur, car l’agapé nous demande de nous soucier du bien-être de toustes 💚.
2. Des caractéristiques communes aux êtres sentients

Même si les animaux non-humains ne sont pas toujours capables d’exprimer leurs volontés de la même manière que nous, la plupart des êtres sentients ont, comme moi, une vie, des souvenirs, des traumatismes, des moments heureux comme des moments tristes. Nous entretenons toustes des relations avec d’autres personnes ; nous avons toustes des rêves, des peurs, des projets et des espoirs. Pourquoi les miens vaudraient-ils plus que ceux des autres ? Ils sont tous précieux, et toute violation de l’un d’eux serait immorale.
William Greenway (2016) différencie ce qui est de l’ordre du moral et ce qui est de l’ordre de l’éthique. Ce qui est moral est l’agapé : notre amour pour toustes les autres, notre souci de leur bien-être. Greenway exprime ce qui est moral comme le vécu d’« être saisi par amour [ou compassion] pour tout autre » (2016, p. 4). L’éthique, quant à elle, est la manière dont nous utilisons notre raisonnement pour veiller au mieux au bien-être de toustes, en particulier lorsque le bien-être de différents êtres sensibles est en conflit et que, quoi que nous fassions, l’un d’entre eux sera affecté ; nous sommes donc forcé·es de porter atteinte à l’un d’eux.
Il est possible qu’en tant qu’être humain, je ressente certaines de ces choses à des degrés plus importants ou plus intenses que d’autres animaux. Ainsi, si un cerf et un être humain étaient tous deux sur le point de mourir et que nous ne pouvions en sauver qu’un, Greenway estime que nous devrions sauver l’être humain (conformément à l’éthique, même si la mort du cerf reste immorale : il y avait un choix éthiquement correct, mais pas de bonne solution morale). Cependant, nous devons maintenir et chercher à améliorer la vie et le bien-être de toustes, et en dehors de ce genre de scénario qui exige un choix immoral, nul ne doit être laissé à la mort ou à la souffrance.
3. La règle d'or

La règle d’or est largement reconnue dans les traditions spirituelles et philosophiques du monde entier. Elle va de pair avec la reconnaissance de l’égalité et des caractéristiques communes entre les êtres sentients : lorsque je souhaite quelque chose et que je voudrais que les autres le fassent pour moi, comment pourrais-je moi-même ne pas le faire pour les autres ? Et similairement, lorsque je crains quelque chose et ne voudrais pas que les autres me le fassent, comment pourrais-je le leur faire ?
4. Compassion ou empathie

La compassion (ou l’empathie) est plutôt une motivation émotionnelle qu’une justification rationnelle de l’agapé. L’agapé va plus loin que la simple compassion ou empathie, dans la mesure où elle s’intéresse même au bien-être de celleux que nous ne voyons pas, que nous ne connaissons pas et pour qui nous ne ressentons pas de compassion ou d’empathie. Toutefois, William G. Maclagan explique que, comme la compassion ou l’empathie, la logique de l’agapé réside dans l’expérience même de l’agapé. L’agapé est la prise de conscience que les autres ont autant de valeur que moi, ainsi que la réaction qui en résulte (voir Outka, 1972, p. 201).
5. Relationnalité

Les philosophes Emmanuel Levinas et William Greenway expliquent qu’avant même la constitution d’un moi, il y a l’autre, et que le sens même du moi dépend de l’autre. Le « Visage » de l’autre m’oblige à ne pas lui faire du mal et à prendre soin d’ellui. Je suis capable de répondre à une situation, d’agir, et je suis responsable d’ellui. Je peux choisir de l’ignorer, mais ne pas répondre au Visage de l’autre est donc un choix et vient après la réalité de l’expérience de cet appel. La seule façon de vivre est d’être en relation avec l’autre, de répondre à son appel, de respecter et de prendre soin d’ellui… autrement dit, de suivre l’agapé.
La réciprocité est également une caractéristique importante des relations sociales. Outka affirme : « l’agapé fournit un idéal exhaustif de collaboration sociale. [Les êtres humains] sont liés de manière réciproque à de plus grands groupes, et de l’attention doit être portée au bien-être collectif. Les actions qui créent et soutiennent la communauté sont aimantes. Au sein des groupes et entre eux, et dans l’ordre social dans son ensemble, il faut lutter pour une prise de conscience progressive de l’harmonie et de la fraternité ». (1972, p. 177)
6. La vie vertueuse est la meilleure vie

L’éthique de la vertu consiste à considérer que, plutôt que de décider de ce qu’il faut faire en fonction d’un ensemble de règles ou des conséquences attendues d’un acte, il faut se concentrer sur le développement et l’incarnation de certaines vertus, de certains traits de caractère, comme la modération, la prudence, l’empathie ou la justice.
Il existe une longue tradition en matière d’éthique de la vertu, que ce soit chez Aristote (IVe siècle av. J.-C.), chez Thomas d’Aquin (XIIIe siècle) ou chez l’auteur contemporain Eric J. Silverman, qui affirme que la vie vertueuse est tout simplement la meilleure vie. Dans le cas d’Aquin et de Silverman, cela signifie plus précisément que la vie agapique est la meilleure vie (voir Silverman 2009 et 2019). Dans cette hypothèse, nous avons toustes des raisons égoïstes de suivre l’agapé, en plus de n’importe quelle autre raison.
En effet, de nombreuses sources soutiennent que la vie agapique est la meilleure vie (ce qui ne veut pas dire qu’une vie vécue agapiquement serait nécessairement la plus heureuse peu importe les circonstances, mais que la vie vertueuse par la pratique de l’agapé épanouit le plus), qu’il s’agisse d’études psychologiques sur les avantages des relations d’amour de type agapé ou de l’importance des relations et des amitiés dans la vie (Outka parle même de l’amitié comme la valeur ultime de la vie humaine, voir 1972, p. 178) et de la manière dont l’agapé contribue à développer des amitiés profondes et sincères.
Gérard Gilleman déclare même : « la tendance essentialiste de l’homme est l’amour » (1961, p. 160). Selon lui, nous ne choisissons pas cette tendance, mais nous sommes « seulement libres de vivre en accord avec elle et de tenir compte de ses implications ; ou d’essayer, avec des conséquences autodestructrices, de la nier » (Outka, 1972, p. 182).
*Toutes les citations sont des traductions libres de l’anglais.
Agapé : ou l’agapè, en grec ancien ἀγάπη. C’est un amour inconditionnel et universel : un souci actif pour le bien-être, l’autonomie, et les relations de toustes, peu importe qui iels sont et ce qu’iels font (voir l’introduction à l’agapé ou des essais sur notre site pour plus d’info).
Bibliographie
Gilleman, Gérard. 1961. The Primacy of Charity in Moral Theology, traduit par William F.
Ryan, S.J., and André Vachon, S.J. Westminster: Newman Press.
Greenway, William. 2016. Agape Ethics: Moral Realism and Love for All Life. Eugene, OU : Cascade Books.
Outka, Gene. 1972. AGAPE : An Ethical Analysis. New Haven and London: Yale University Press.
Silverman, Eric J. 2009. The Prudence of Love: How Possessing the Virtue of Love Benefits the Lover. Lanham, MD: Rowman & Littlefield.
Silverman, Eric J. 2019. The Supremacy of Love: An Agape-centered Vision of Aristotelian
Virtue Ethics. Lanham and London: Lexington Books. Kindle.



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